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- Certains personnages, au cours de mes repérages, m’avaient déjà fait part de bribes de leur histoire, mais à plusieurs reprises, lors du tournage, j’ai senti que ces femmes éprouvaient le besoin de témoigner, de me confier quelquefois des moments douloureux de leur vie, des souvenirs qu’elles n’évoquaient plus depuis longtemps et qu’elles n’avaient peut-être jamais raconté à un tiers. Je me suis alors dit que la parole de ces femmes devenait emblématique et que le film se devait d’en être le réceptacle, en essayant de la restituer avec force mais aussi avec pudeur.
- La cérémonie de la communion malgache, dans la petite église de Saint-Pierre-de-Trévisy, fut pour moi un très beau moment, quand les femmes malgaches se mirent à chanter à l’unisson. Du coup, ces voix nous transportaient loin, très loin,vers un ailleurs, jusqu’à Madagascar…
- Nous avons aussi retrouvé une famille en train de se remémorer son voyage à Madagascar, dans le cadre de la cérémonie du famadihana,du retournement des morts, cérémonie très importante à Madagascar. J’ai été très ému par le témoignage des enfants, arrivés très jeunes en France, et qui, adolescents, redécouvraient avec énormément d’émotion leur pays d’origine, leur langue, leur famille, leurs coutumes…
- J’ai aussi beaucoup apprécié les confidences d’un paysan, ayant décidé de tout quitter, un peu sur un coup de tête, pour partir vivre à La Réunion, refaire sa vie auprès d’une femme qu’il ne connaissait que par le biais des petites annonces…
- Nous avons aussi accompagné des adolescents, arrivés très récemment de La Réunion, et ils m’ont confié avec beaucoup de tendresse leur attachement à leur beau-père, paysan aveyronnais qu’ilsont appris à connaître.
- Un paysan, quiauparavantn’avait quasiment jamais voyagé, a évoqué la richesse de son premier voyage à Madagascar. Il m’a également beaucoup touché par sa justesse de vue, son analyse sur Madagascar et sur les gens qu’il a pu croiser, au point de développer aujourd’hui des actions de partenariat avec quelques paysans malgaches…
- Bien sûr, la rencontre avec Madagascar, avec les Malgaches, et la joie d’avoir pu participer aux Noces d’Or des parents d’un des personnages du film restera pour moi un moment très fort du tournage.
Ces moments de partage ont été des moments forts : il y était tout le temps question de l’ici et du là-bas, de rencontres et de destins attachants, de distance et de proximité, de la grandeur de l’exil et de la richesse du voyage, quand il emprunte les voies de l’humilité et de la vraie rencontre.
L’envie du film :
J’ai découvert, au cours des repérages de mon précèdent film (« Terre Commune », film consacré à la petite paysannerie aveyronnaise qui continue de résister au productivismedominant), cette population de femmes issues des « îles » (La Réunion, L’île Maurice et Madagascar), très discrètes, entraperçues sur des marchés, au détour d’une route
Souvent dans des petits villages, isolées et à l’écart des grands flux migratoires.
J’ai également eu la chance de rencontrer Didier Labertrandie, journaliste de presse écrite, travaillant en Aveyron, et qui me fit part de son travail photographique mené il y a quelques années auprès de plusieurs couples mixtes aveyronnais ; ces couples « mixtes » réunissaient en fait des paysans ayant refusé la fatalité du célibat à ce qu’on appelait à l’époque les « filles des îles », venues en France suite à des propositions de mariage, souvent par le biais d’agences matrimoniales. Ce fut un travail de plusieurs années, passionnant, qui aboutit à une exposition photographique à Rodez. Didier a su me faire partager sa passion pour cette population et l’idée de faire un film autour de ces couples mixtes germa peu à peu en moi.
Je pus par la suite rencontrer une jeune femme métisse, issue d’une des premières unions mixtes franco réunionnaises en Aveyron (remontant au début des années 70). Il y a quelques années, alors jeune étudiante, elle s’était plongée dans l’histoire de ses racines maternelles, dans le cadre d’un mémoire en histoire contemporaine. Elle avait alors rencontré nombre de femmes réunionnaises de la génération de sa maman, toutes arrivées peu ou prou dans les mêmes années… Son intérêt pour le sujet, ses contacts et son enthousiasme me confortèrent dans l’idée de faire ce film.
Je me demandais pourquoi ces femmes étaient parties si loin de chez elle, dans un endroit qu’elles ne connaissaient pas, faire leur vie avec un homme qu’elle ne connaissaient en général que par le biais des petites annonces. J’étais aussi curieux de comprendre l’état d’esprit de leur conjoint et de montrer ce qui avait pu changer leur vie, pour ceux notamment qui se sont mis à voyager dans le pays de leur compagne.
D’une façon plus large, je suis très intéressé par tout ce qui touche à l’inter culturalité et aux phénomènes de migrations, thèmes abordés dans quelques-uns de mes précédentsfilms. J’étais curieux de donner un éclairage sur cette immigration rurale, restée très discrète, en me demandant si, quelque part, elle n’avait pas contribué à redonner de la vie à ces campagnes, à une période où toutes les femmes « françaises » s’expatriaient en ville… Bref, si ces « femmes des îles » n’avaient pas redonné un peu d’espoir, de lustreet de couleur à la terre aveyronnaise…
Yohan Laffort
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